20.06.2009
Sur les murs de pierres sèches des îles d’Aran
Les îles d’Aran sont un chapelet de trois îles (d’ouest en est : Inishmore ou Inis Mór, Inishmaan ou Inis Meáin, et Inisheer ou Inis Thiar ou encore Inis Oirr), au large de la baie de Galway. Il y a quelques années, en quête d’esseulement, pour ne pas dire d’ensauvagement, j’ai passé là deux semaines de vacances – c'est-à-dire que je m’efforçai d’exténuer mes ruminations en d’interminables marches sur ces terres ingrates, sous un ciel parfois menaçant. Des îles sans arbres, avec seulement quelques maisons blanches, de spectaculaires falaises en à-pic, des ruines de forts celtiques datant de l’âge de fer, et le souvenir du film de Flaherty Man of Aran tourné ici même. Rien que d’assez austère, donc, et qui convenait idéalement à mon désir de n’être pas là en touriste.

Cet archipel présente aussi une particularité – qui relève certes du « pittoresque », mais qui devait me retenir : ce sont les murs de pierres sèches qui parcourent chacune des trois îles et en font de véritables labyrinthes. Nulle part au monde, dit-on, une communauté humaine n’a construit autant de murs que sur les îles d’Aran. C’est que ces murs relèvent d’une nécessité vitale : eux seuls rendent possible la survie sur cette île. En effet, le sol de ces îles est constitué d’une dalle calcaire d’autant plus stérile que soumise aux vents marins. De sorte que les premiers habitants des îles ont dû défoncer cette dalle karstique, construisant ces murs avec les débris de roche, amoncelant dans les champs ainsi délimités par ces brise-vent le varech décomposé qui constituerait ainsi le mince humus permettant du moins de cultiver des pommes de terre et de faire paître quelques bêtes.

Ce qui m’a fasciné dans ces murs de pierre sèche, c’est bien sûr cette forme.

Forme qui transforme la matière, la pierre, mais aussi bien doit composer avec elle : avec la forme particulière de chaque pierre afin de l’insérer dans l’ensemble, puisqu’il n’y a là aucun mortier et que c’est la seule coïncidence des formes et des poids qui fait tenir ces murs – ce qui, bien souvent m’a fait m'arrêter au bord d’un sentier pour contempler tantôt l’harmonieuse imbrication des pierres, tantôt au contraire l’audace d’un empilement en tension.


Forme qui en retour organise l’espace, et, à travers l’espace, le regard et la marche des hommes, qui donne à voir ces dessins labyrinthiques surgissant dans l’herbe et invite à les suivre comme une immémoriale procession – et c’est une expérience fascinante que, n’ayant aucune destination, de se laisser ainsi conduire par ces chemins, de bifurcation en bifurcation et parfois en cul-de-sac. Une forme qui au fond fonctionne comme une œuvre.

Cette forme m’a souvent fait penser au land-art de Richard Long, qui lui aussi marche, rassemble des pierres dans des paysages souvent déserts et leur donne une forme. Mais, par contraste avec cette œuvre que j’aime, ces murs de pierres sèches donnent aussi bien à toucher tout le drame de la « condition de l’homme moderne ». C’est que ces formes que produisit « l’homme d’Aran » sont le produit d’une nécessité vitale, d’une affirmation existentielle, d’une obstination de l’homme à habiter sur cette terre ; or c’est cela même qui lui a fait « habiter poétiquement le monde », selon le vœu d’Hölderlin, c’est-à-dire être créateur d’une forme qui naisse de la tension entre le vouloir-vivre humain et du poids du monde matériel. (Et il est plus que vraisemblable que les peintures de Lascaux, et sans doute encore la tragédie grecque, soient nées elle aussi de l’âpre souci de vivre-là.) A l’inverse, l’homme moderne, ou l’homme occidental, comme prisonnier de sa maîtrise du monde, ne peut plus créer de formes qui relèvent d’une nécessité existentielle : sa survie n’est plus en jeu, et les formes qu’il crée ne relèvent plus que d’un vouloir-dire qui n’est le plus souvent que solipsisme de la volonté et de la maîtrise. (Grandeur, sans doute, de Richard Long : ce que voudraient dire ses amoncellements de pierre, ses traces dans des paysages désertiques serait justement cette vanité d’un vouloir-dire de la maîtrise, et le désir ou la nostalgie de ces gestes par lesquels l’homme aménageait humblement le monde pour y survivre.)

Sur les îles d’Aran, certains murs de pierre sèche s’effondrent peu à peu, faute d’entretien, et les derniers habitants de l’île qui sauraient encore les gestes immémoriaux pour faire coïncider les pierres sèches sont trop vieux, certains champs abandonnés, exposés aux vents marins, ont perdu leur humus et laisse voir de nouveau les affleurements de la dalle calcaire : c’est ici l’extrême pointe de l’Europe occidentale, et l’on dirait qu’un certain âge de l’humanité s’y achève.
(Photographies prises sur l’île d’Inishmaan ou Inis Meáin en février 2009 par Fergal OP ©)



Commentaires
L'ombre de Nicolas Bouvier hante ces murs de pierre. Il a écrit de très belles pages sur ces paysages. Salut cher ami!
Ecrit par : Bona | 22.06.2009
Bona : C’est ce que j’ai découvert peu après ce voyage. (Nicolas Bouvier fait hélas partie de la cohorte des écrivains dont je me dis régulièrement : « Il faudrait absolument que je le lise ».) Allant là-bas, je pensais surtout croiser l’ombre de J.M. Synge (dont je n’ai d’ailleurs lu que ‘Riders to the Sea’, il y a longtemps ; mais qui était l’ami de mon très cher W.B. Yeats.)
Ces examens et cette exposition, cela s’est bien passé ?
Ecrit par : Improbable | 23.06.2009
De Bouvier j'aime "Le Vide et le plein, Carnets du Japon". Bien sûr, tu peux commencer par "l'Usage du monde", le plus connu. D'un jet puissant il donne toute la mesure de son art, sa profonde singularité; tous ses livres futurs seront en quelque sorte des harmoniques autour de cette note principale. Par ailleurs, tes descriptions d'Aran sont magnifiques de sincérité, les images harmonieuses.
Les épreuves, c'est pour mes étudiants en Arts plastiques. L'expo, c'est dans une galerie d'art, pas loin de chez moi. Je peux respirer maintenant...
Tu lis Yeats et Synge en Anglais? c'est mieux, non? Pour la sonorité, la musique, etc...
Ecrit par : Bona | 23.06.2009
Autrefois, oui, j’ai été capable de lire Synge en anglais (il fut même un temps où je suis allé au bout d’‘Absalom ! Absalom !’ en VO, c’est dire ; en revanche, j’ai callé dans ‘Ulysses’) – je ne pense pas que je le pourrais aujourd’hui. En fait, je ne peux plus lire que de courts poèmes en anglais, donc Yeats, oui, j’ai d’ailleurs sous la main les ‘Selected Poems’ en Penguin ; je vais essayer de me remettre aux ‘Four Quartets’ d’Eliot cet été.
En effet, j’ai toujours été très sensible à la musicalité de la poésie anglaise.
Ecrit par : Improbable | 23.06.2009
Je suis servi ici dans le Nord de l'Angleterre, les recueils de poésie sont presque donnés. Faut dire que j'habite en centre ville, à deux pas de l'université de Sheffield, il y a beaucoup de librairies d'occasion. Alors je me sers. Finnegans wake avec la voix de Joyce, c'est puissant!!! Même si je ne comprends pas tout, à cause de nombreux néologismes, je le lis et l'écoute juste pour l'audace, la musicalité, les jeux de mots, etc...
Absalom de Faulkner en V.O pas encore, uniquement en français, pour l'instant. Je grapille T.S Eliot de temps à autre. Blake, plus souvent. Paul Celan traduit de l'allemand, pas mal, et plein d'autres, au petit bonheur. J'initie mon petit dernier à ces joies esthétiques. Il ne désapprouve pas. L'aînée (19 ans) est plutôt rétive. Elle voudrait lire tout Shakespeare tout en regardant "Desperate housewives, my goodness!
Salut Benoît!
Ecrit par : Bona | 23.06.2009
Fragments de pierres qui composent une architecture de vide et de plein, fragments de poésie qui recouvrent ce voyage insulaire. Magnifique.
Bon courage Bona pour cette exposition.
Bonne journée.
Ecrit par : amel | 24.06.2009
Bona : Heureux homme pour qui les recueils de poésie coûtent une bouchée de pain ! Je n’ai jamais réussi à lire ‘Finnegan’s Wake’ ni en anglais ni traduit : je me demande en effet s’il ne faudrait pas surtout l’entendre (d’ailleurs je me souviens d’avoir entendu il y a des années ‘Roaratorio’, l’œuvre de Cage sur des fragments de ‘FW’ : impression d’être ainsi un peu mieux « entré » dans le texte de Joyce). Pour ma part, je suis nettement plus « eliotien » que « blakien » (peut-être mon côté finalement très orthodoxe, théologiquement parlant ?) Celan, oui bien sûr ! c’est d’une densité prodigieuse. J’admire ton effort pédagogique et compatis bien sincèrement à propos de ta fille ! (En fait, je n’ai presque pas lu Shakespeare en anglais, pour la bonne raison que mes œuvres préférées ont été traduites en français par deux de mes poètes préférés : Bonnefoy pour ‘Le Roi Lear’, ‘Le Conte d’hiver’ et ‘La Tempête’, Jouve pour les Sonnets.)
Amel : Oui, cela m’avait aussi fasciné, ces pierres qui, d’une certaine manière, tissent des textures – tantôt lâches, tantôt denses.
Ecrit par : Improbable | 25.06.2009
Très beau texte géologique sociologique historique philosophique et artistique j'aime cette vision humaine de l'humanité...
Ecrit par : laurence | 25.06.2009
Laurence : Merci pour le compliment – et aussi pour votre beau blog, que je découvre à l’instant.
Il y a dans ce que vous dites une intuition très juste : la logique de la « spécialisation » (que le géologue ne puisse se mêler de philosophie, le sociologue d’art, etc.) tend à une certaine déshumanisation ; Max Weber, à la fin de ‘L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme’ émet la crainte que « “l’accomplissement de la profession” ne [puisse plus] être mis en relation directe avec les valeurs spirituelles suprêmes de la culture » et que les dernier hommes soient des « spécialistes sans esprit ».
Ecrit par : Improbable | 25.06.2009
La quatrième photo : les pierres ont l'air d'être posées là dans une sorte d'apesanteur. Tout s'agrège, comme ces corps dont parle Laurence citant Mille plateaux, pierres s'épousant comme si elles avaient été faites l'une pour l'autre et l'autre pour l'une. L'idée de kaïros peut-elle trouver ici son sens?
On se prend à rêver de ces ou ce paysage comme d'un "arrière pays".
Ecrit par : amel | 25.06.2009
Du kaïros, oui, ou de l’« événement » (Ereignis) chez Heidegger – ou plus encore, dans l’interprétation qu’en fait Lévinas. (Drôle de parallèle : comparer la traduction que les Romains ont faite de « kaïros », « opportunitas », et le sens qu’a pris de nos jours en Occident le mot « événement », et voir s’il n’y a pas dans les deux cas une « pente descendante » commune.)
(Hélas, je n’ai lu de Deleuze que ‘Le Pli’, ‘Francis Bacon, logiques de la perception’, ‘L’Image-temps’ et ‘L’Image-mouvement’.)
Je n’osais parler d’arrière-pays, de peur qu’on me prenne décidément pour un obsédé monomaniaque de l’œuvre de Bonnefoy…
Ecrit par : Improbable | 25.06.2009
Tous les paysages que j'aime et dont certains me ramènent vers mon pays breton et natal.
Merci du commentaire déposé et du lien qui me permet de découvrir ce photographe.
Encore un site pour mes favoris sur lequel je reviendrais plus longuement.
Très bonne soirée.
Ecrit par : Louis-Paul | 25.06.2009
La notion d'opportunitas est effectivement bien éloignée du Kaïros grec... Dans Le Prince de Machiavel, elle se réduit à une dimension toute politique et avait déjà perdu son originalité ou "originarité".
Revoyant les photos, je n'ai pu m'empêcher d'y voir un travail sur les interstices, sur la limite, l'entre-deux, le hors champ . Dans ces interstices (le pluriel est garant d’une multitude différentielle), la question de trouver un rapprochement entre des interstices micro-géographiques (résultat d’un travail au sol) et une chorégraphie à cloche pied d’un corps s’affairant entre des « plans générateurs » se pose.
Je pense au contraire qu'il faut revendiquer sa monomanie, c'est rareté aujourd'hui!
Je n'ose vous demander votre parcours, quelque chose s'esquisse devant moi.
Bien à vous.
Ecrit par : amel | 25.06.2009
Superbe, et l'âme de Bouvier est bien là, merci pour ce voyage
Ecrit par : Ray | 07.07.2009
Cher Improbable,
J'ai retrouvé, repris et augmenté mon travail sur le fragment. Où puis-je vous l'adresser? Une adresse email, peut-être...
J'espère que vous êtes moins bousculé par les changements qui ont affecté votre semaine.
Bien à vous. Et au plaisir de vous lire "chez vous".
Ecrit par : amel | 11.07.2009
Ecrire un commentaire