07.06.2009

Foucault « littéraire » ?

 

foucault.JPGL’entrechoc de deux silex produisant une étincelle : certaines de nos idées naissent parfois comme le feu ; d’où leur caractère, parfois d’illumination. Ici les deux silex sont deux livres, que je lis en ce moment (conjonction tout à fait fortuite) : La Condition historique de Marcel Gauchet et Rhétorique spéculative de Pascal Quignard. Mais l’étincelle (l’illumination) concerne un troisième auteur – Michel Foucault.

 

Foucault : lu il y a une douzaine d’années, pendant le peu de temps que j’étudiai la philosophie, cet auteur me laissait un souvenir paradoxal. Je me souviens l’avoir lu avec une fébrilité que je n’ai connue pour aucun autre philosophe. Fébrilité qui renvoie sans aucun doute à une fascination : séduction et répulsion mêlée. Séduction, car le texte de Foucault, brillant, spiralé, entraîne son lecteur ; mais répulsion, car je n’acceptais pas de le suivre là où il m’entraînait : en profondeur, le texte de Foucauld nie en effet radicalement tout ce que je peux croire ou penser, et à quoi je n’ai jamais renoncé.

 

fontana.jpg

 

 Lucio FONTANA

(Rosario di Santa Fe, Argentine, 1899-Varèse, 1968)

Concetto spaziale

1960

Huile et crayon sur toile, 150 x 150 cm

Düsseldorf, Kunstsammlung Nordrhein-Westphalen

 

 

Et, des années après, je me suis senti comme justifié dans mon refus d’adhérer à la pensée de Foucault : en tant que modèle épistémologique, le foucaldisme n’a finalement jamais eu de prolongement convaincant, que ce soit en philosophie ou en sciences humaines ; peut-être a-t-il mieux tenu en tant qu’étai conceptuel de revendications « minoritaires », mais au prix de simplifications et d’abâtardissements (avec la pensée de Bourdieu, par exemple) qui le diluent dans une doxa au lieu d’en conserver la complexité et l’originalité. Mais demeurait, troublant, le souvenir de cet envoûtement de lecteur.

 

gauchet.jpgDe cette apparente contradiction, j’allais trouver en quelque sorte l’axiome explicatif dans le livre de Marcel Gauchet. Celui-ci, cherchant à expliquer le reflux du structuralisme après les années soixante-dix, prend justement Foucault comme exemple : « […] on avait affaire à une pensée programmatique. Le programme était extraordinairement séduisant, mais son application s’est révélée laborieuse et riche surtout de désappointements. Le cas le plus typique, de ce point de vue, est celui de Foucault. Les Mots et les Choses est un livre qui a produit un effet électrique sur beaucoup de gens, qui se sont précipités à la Bibliothèque nationale pour se plonger dans les auteurs les plus oubliés et les sujets les plus baroques. Il a fallu se rendre compte, par contraste, qu’il y avait une touche Foucault absolument inimitable. Quand lui tenait la plume, le résultat était éblouissant mais quand d’autres lui emboîtaient le pas, la même démarche ne débouchait pas sur grand-chose. Revanche de l’auteur sur sa mise à mort et preuve d’un talent de prestidigitateur hors pair, mais preuve aussi que l’“archéologie du savoir” ne proposait aucun programme opératoire. » [1]

 

quignard.jpgD’accord sur le fond de la démonstration, je ne pus m’empêcher de trouver le « prestidigitateur » non seulement excessivement cinglant, mais surtout congédiant trop vite une intuition à creuser. « Quand lui tenait la plume », « revanche de l’auteur » : ne serait-ce pas, au fond, qu’aux yeux d’un philosophe de formation comme Gauchet, Foucault aurait le défaut (cette « prestidigitation ») d’être trop « littéraire » et pas assez philosophe ? Cette « touche Foucault » ne relèverait-elle pas d’abord d’une écriture ? Or la réponse se trouve peut-être dans Quignard, dans le concept éponyme de rhétorique spéculative. « J'appelle rhétorique spéculative la tradition lettrée anti-philosophique qui court sur toute l'histoire occidentale dès l'invention de la philosophie. […] L'expression courante "C'est un littéraire" n'est pas une insulte. Elle est dotée de sens. Elle renvoie à une tradition ancienne, marginale, récalcitrante, persécutée, pour laquelle la lettre du langage doit être prise à la littera. Cette tradition oubliée est la violence de la littérature. » [2]

 

Je suis convaincu que l’œuvre de Foucault s’inscrit dans cette tradition-là. « Anti-philosophique », Foucault ne l’est-il pas pleinement lorsqu’il déconstruit radicalement la raison pour en mettre en évidence le caractère de représentation historique et donc contingente ? (Où l’on retrouve aussi Quignard, pour qui, par exemple, la causalité est « un mythe de sorcellerie consubstantiel au langage ».) « Prendre la lettre du langage à la lettre », n’est-ce pas au fond ce que fait Foucault lorsqu’il se penche, pour les lire tels quels, sur une œuvre proprement littéraire, par exemple celle de Raymond Roussel (Raymond Roussel, 1963), comme sur le manuscrit de Pierre Rivière (Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère, 1973) ? N’y a-t-il pas enfin chez Foucault une volonté d’identifier cette pensée contre la raison philosophique ancienne à ce qui est « marginal, récalcitrant, persécutés » (et d’abord aux fous) ?

 

*

 

Foucault « littéraire », donc. Il y aurait une autre façon de s’en rendre compte : ce serait de commencer par montrer combien, chez Foucault, l’écriture est belle. J’ouvre au hasard Histoire de la folie à l’âge classique et tombe sur ceci :

 

foucault1.jpg« La folie est exactement au point de contact de l’onirique et de l’erroné ; elle parcourt, dans ses variations, la surface où ils s’affrontent, celle qui les joint et les sépare à la fois. Avec l’erreur, elle a en commun la non-vérité, et l’arbitraire dans l’affirmation ou la négation ; au rêve, elle emprunte la montée des images et la présence colorée des fantasmes. Mais tandis que l’erreur n’est que non-vérité, tandis que le rêve n’affirme ni ne juge, la folie, elle, remplit d’images le vide de l’erreur, et lie les fantasmes par l’affirmation du faux. En un sens, elle est donc plénitude, joignant aux figures de la nuit les puissances du jour, aux formes de la fantaisie l’activité de l’esprit éveillé ; elle noue des contenus obscurs avec les formes de la clarté. Mais cette plénitude n’est-elle pas, en vérité, le comble du vide ? La présence des images n’offre en fait que des fantasmes cernés de nuit, des figures marquées au coin du sommeil, donc détachées de toute réalité sensible ; pour vivantes qu’elles soient, et rigoureusement insérées dans le corps, ces images sont néant puisqu’elles ne représentent rien ; quant au jugement erroné, il ne juge qu’en apparence : n’affirmant rien de vrai ni de réel, il n’affirme pas du tout, il est pris tout entier dans le non-être de l’erreur. » [3]

 

On dirait ici qu’une écriture littéraire oblitère la surface du discours philosophique ou anthropologique (un peu comme les coups de poinçons ou les lacérations sur la toile peinte chez Fontana). Comment en effet ne pas remarquer le caractère somptueux des rythmes et modulations introduits dans la phrase par cette ponctuation souveraine, le surgissement quasi poétique des images, métaphores ou métonymies (« la montée des images et la présence colorée des fantasmes », « joignant aux figures de la nuit les puissances du jour », « des fantasmes cernés de nuit, des figures marquées au coin du sommeil ») qui semble effectuer des « percées » dans le raisonnement conceptuel. (Un style, donc – sans oublier que style désigne à la fois des choix d’expression et le poinçon qui, dans l’Antiquité, permettait d’écrire sur la cire des tablettes.)

 

Mais on peut aller plus loin. Style somptueux, oui, mais surtout écriture somptuaire, chez Foucault : il y a là un excès d’écriture, une dépense qui outrepassent largement la nécessité « communicationnelle » du penseur ; la même idée (ce lien dialectique entre folie, rêve et erreur) pouvait être exprimé plus rapidement (et, qui sait, plus clairement) sans ce déploiement de style : or, là où l’écriture excède le « message » et le déporte, il y a littérature.

 

 fontana2.jpg

Lucio FONTANA

(Rosario di Santa Fe, Argentine, 1899-Varèse, 1968)

Concetto spaziale : Venezia era tutta d’oro

1961

Acrylique sur toile, 149 x 149 cm

Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza

 

Est littérature, en effet, ce « quelque chose » qui naît ailleurs que dans le monde de l’idée, du concept, comme une voix, des voix ininterrompues et dont le mouvement dessinerait une individualité. Or c’est précisément cela qui se lit au début de L’Ordre du discours (et qui m’avait frappé dès ma première lecture de ce texte) : le genre de la leçon inaugurale se prête certes à la confidence personnelle, et Foucault ne manque pas d’exprimer ses réticences et ses craintes à l’égard de l’acte de prise de parole au sein de l’institution (ici le Collège de France) ; mais ce qui se passe lorsqu’il se livre à cet excursus autobiographique quasi obligé relève bien de tout autre chose :

 

foucault2.jpg« J’aurais aimé qu’il y ait derrière moi une voix (ayant pris depuis bien longtemps la parole, doublant à l’avance tout ce que je vais dire), une voix qui parlerait ainsi : “Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, il faut dire des mots tant qu’il y en a, il faut les dire jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent – étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait si elle s’ouvre.”

Il y a chez beaucoup, je pense, un pareil désir de n’avoir pas à commencer, un pareil désir de se retrouver, d’entrée de jeu, de l’autre côté du discours, sans avoir eu à en considérer de l’extérieur ce qu’il pouvait avoir de singulier, de redoutable, de maléfique peut-être. […]

Le désir dit : “Je ne voudrais pas avoir à entrer moi-même dans cet ordre hasardeux du discours ; je ne voudrais pas avoir affaire à lui dans ce qu’il a de tranchant et de décisif ; je voudrais qu’il soit tout autour de moi comme une transparence calme, profonde, indéfiniment ouverte, où les autres répondraient à mon attente, et d’où les vérités, une à une, se lèveraient ; je n’aurais qu’à me laisser porter, en lui et par lui, comme une épave heureuse.” […] » [4]

 

On est ici en plein espace littéraire, de plain-pied chez Blanchot, avec ces voix intérieures épuisées et incessantes : dans un espace qui, justement, n’est plus celui de la raison philosophique. Ici, Foucault révèle que son « projet », s’il prend les apparences du discours philosophique ou de sciences humaines, découle en dernière instance d’une impulsion qui est celle-là même de la littérature. Ce qui non seulement explique que, dans son œuvre (comme on l’a vu avec l’extrait de l’Histoire de la folie), l’écriture outrepasse la pensée. Mais ce qui explique surtout qu’il est sans doute vain de juger le texte foucaldien à l’aune des concepts et des procédures de la philosophie, quand bien même les mimerait-il parfois – car alors, oui, il relève de la « prestidigitation ».

 

Mais cette prestidigitation n’en est une qu’au regard de la vérité rationnelle que recherche la philosophie, du moins la philosophie classique : car, œuvre littéraire en son origine, l’œuvre de Foucault n’en recherche pas moins un ordre de vérité, celui que quête toute grande littérature, celui dont relève ce que j’appelle ici « l’improbable ». Ce qui expliquerait aussi, finalement, que mes réserves envers la pensée de Foucault, quand bien même seraient-elle fondées en raison, ne m’empêchent pas, au contraire, de m’abandonner à son texte tandis que je le lis.

 

 

 

 

[1] Marcel GAUCHET, La Condition historique. Entretiens avec François Azouvi et Sylvain Piron, © Stock, 2003 ; Gallimard, coll. Folio Essais, 2005.

[2] Pascal QUIGNARD, Rhétorique spéculative, © Calmann-Lévy, 1995 ; Gallimard, coll. Folio, 1997.

[3] Michel FOUCAULT, Histoire de la folie à l’âge classique, © Gallimard, 1961 ; coll. Tel, 1976.

[4] Michel FOUCAULT, L’Ordre du discours, © Gallimard, 1971.

Commentaires

Merci pour votre improbable visite...

Ecrit par : Caroline | 09.06.2009

"“Je ne voudrais pas avoir à entrer moi-même dans cet ordre hasardeux du discours ; je ne voudrais pas avoir affaire à lui dans ce qu’il a de tranchant et de décisif ; je voudrais qu’il soit tout autour de moi comme une transparence calme, profonde, indéfiniment ouverte, où les autres répondraient à mon attente, et d’où les vérités, une à une, se lèveraient ; je n’aurais qu’à me laisser porter, en lui et par lui, comme une épave heureuse.” "

Eh bien voilà; tout est dit.
Comment voulez-vous que je puisse tenir un blog quand je lis ce que je voudrai dire que je ne sais pas dire?

Très beau billet sur Foucault dont je ne sais que Les Mots et les Choses.

Ecrit par : Ambre | 22.06.2009

Justement, vous pourriez tenir un blog dans lequel vous noteriez ce que d’autres ont dit, que vous auriez voulu dire mais sans savoir le dire (pardon, ma phrase est emberlificotée, mais je pense que vous m’aurez compris) ; ou bien, puisque vous dites aussi ne pas savoir parler d’un tableau que vous aimez, simplement en faire figurer une reproduction : cela ferait un blog en forme de « portrait chinois ».

(Cela dit, loin de moi l’idée de vouloir vous forcer à tenir un blog si vous n’en avez pas envie ! Je crois qu’en l’espèce, c’est l’envie, désir ou caprice qui doit être le seul moteur.)

Tiens, vous disiez ici (http://limprobable.hautetfort.com/archive/2009/06/12/des-goldberg-aux-goldberg-itineraires-1.html#c5102548) « Je ne suis pas sûre que ce que j'aurais à "raconter" puisse intéresser quelqu'un. » Eh bien si, figurez-vous : moi, cela m’intéresserait beaucoup de savoir en quoi cette phrase de Foucault correspond à quelque chose que vous ressentez, pourquoi et dans quelles circonstances vous avez lu ‘Les Mots et les Choses’, ce que vous en avez retenu ou aimé…

Ecrit par : Improbable | 23.06.2009

Ce que vous me demandez est réservé à mon Journal (intime) et je ne suis pas ... Virginia Woolf!
Merci de votre intérêt.
Bien à vous.

Ecrit par : Ambre | 23.06.2009

Que vous ne soyez pas Virginia Woolf… je ne sais s’il faut s’en plaindre ou vous en féliciter : d’un côté, nous passons peut-être à côté d’un grand Journal littéraire ; mais d’un autre côté, c’est certainement préférable pour votre santé physique et mentale. Vraiment, je crois que c’est mieux ainsi et tant pis pour votre Journal !
Et soyez toujours la bienvenue en ces pages.

Ecrit par : Improbable | 23.06.2009

Vos réponses me font sourire.
A la réflexion les auteurs qui m'attirent, m'intéressent, me passionnent sont tous un peu "habités", voire "fêlés".
Je pense l'être aussi. Voilà pour ma santé... "mentale."
Je suis plongée dans le Journal Intégral de Virginia Woolf, c'est une femme passionnante, remplie de contradictions (antisémite mariée à un juif), d'humeur changeante et d'une mélancolie excessive.
Néanmoins son Journal m'intéresse plus qu'il ne me passionne.

Sur ce, je pars me défouler pour ma santé... "physique"!

Ecrit par : Ambre | 24.06.2009

(Oui, il m’arrive d’avoir le sens de l’humour mais ne le répétez pas trop fort : ce n’est pas la qualité dominante que l’on me reconnaît le plus volontiers.)

Je n’ai lu le Journal de VW qu’en piochant au hasard (comme je fais souvent avec les Journaux, d’ailleurs) : certes, intéressant, mais ce n’est pas ‘The Waves’ ni ‘To the Lighthouse’.

Rassurez-vous, j’aime bien les gens un peu fous ; au fond, je ne m’inquiète que lorsqu’il y a un risque pour la santé physique (comme l’anorexie de VW) : ce n’est apparemment pas votre cas…

Défoulez-vous bien !

Ecrit par : Improbable | 25.06.2009

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