31.05.2009
Notes éparses sur le désir
En réponse à un commentaire
Avoir du mal à trouver désirables des femmes peintes par Rembrandt ou La Tour : goût personnel, vraiment ? Peut-être, oui. Encore que je ne puisse m’empêcher de me poser cette question : n’y a-t-il pas là aussi l’expression du goût d’une époque – de ce qu’une époque considère comme « objet naturel du désir » ? Il suffit de regarder la publicité pour s’en rendre compte : cette Femme au bain, cette Madeleine à la veilleuse ont la peau trop pâle, le corps trop plein, la poitrine pas assez saillante pour correspondre aux canons de notre époque (et peut-être aussi quelques années de trop, au moins pour Hendrickje Stoffels) ; alors qu’au XVIIe siècle, elles devaient au moins passer pour de très belles femmes.
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Rubens. On peut vérifier chez lui (et dans le purgatoire où son œuvre, pourtant immense, est aujourd’hui tombée) ce que pouvait être le goût au XVIIe siècle – ou, mieux encore : le fantasme au XVIIe siècle. Car on dirait que les femmes qu’il représente accentuent obsessionnellement le goût dont témoigne la Femme au bain de Rembrandt : peau trop pâle, corps trop plein, poitrine pas assez saillante ? Ici les peaux sont blafardes, les corps gras, les seins petits et tombants. Exactement comme les femmes que donne à voir la publicité portent à l’excès les canons de notre temps (voir, par exemple, Adriana Lima : inverse absolu des modèles de Rubens).
Les Trois Grâces
1639
Huile sur bois, 221 x 181 cm
Madrid, Musée du Prado
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Or justement : ni Hendrickje Stoffels ni le modèle de la Madeleine à la veilleuse ne sont des modèles de Rubens. Ce qui fait que je peux les envisager comme objet de désir (j’entends par là : à la fois considérer comme objet de désir des femmes d’aujourd’hui qui leur ressembleraient et comprendre qu’elle aient pu être, voici plus de trois siècles, objet de désir pour leurs contemporains), c’est justement leur réalité, le fait qu’elles existent en tant que telles, hors de toute projection fantasmatique, leur inexemplarité par rapport aux canons érotique d’une époque – ceux du XVIIe siècle comme ceux d’aujourd’hui.
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Goût personnel, j’y reviens. Depuis que je suis sorti de l’adolescence, j’ai le sentiment que mon désir a peu à peu cessé d’être orienté par des « types » pour ne plus se laisser guider que par l’éblouissement inespéré qui peut surgir dans n’importe quel corps féminin. Toute chair peut être le lieu de cette épiphanie : nubile ou vieillissante, lourde ou gracile, couleur d’albâtre ou de bronze. Conforme ou non à ce que les voix de l’époque nous désignent avec insistance comme digne d’être désiré.
Raison pour laquelle, d’ailleurs, l’expression du désir tient (et tiendra) une place importante dans cette « chronique du réel qui surgit » que veut être ce journal : « ce qui est, c’est-à-dire un surgissement du réel qui semble s’adresser à l’être, qui ne peut être prouvé par l’entendement, et cependant irrécusable. »
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Barthes. J’aurais ici voulu citer Roland Barthes, et dire que ce qui importe à mon désir, c’est « la personne ». « A la personne est attachée une sorte de quid qui agit à la façon d’une tête chercheuse et fait que telle image, parmi des milliers d’autres, vient me trouver et me capture. Les corps peuvent se ranger dans un nombre infini de types (“C’est tout à fait mon type”), mais la personne est absolument individuelle. […] La personne se dévoile peu à peu, légèrement, sans recours psychologique, dans le vêtement, le discours, l’accent [ici, j’aurais eu tendance à préférer, à « l’accent », le « grain de la voix », pour reprendre une autre expression de Barthes], le décor de la chambre, ce qu’on pourrait appeler le “ménager” de l’individu, ce qui excède son anatomie et dont il a la gestion [j’aurais sans doute ajouté, et peut-être même en tête de la liste, la gestuelle]. Tout cela vient peu à peu enrichir ou ralentir le désir. »*
Mais je me rends compte : premièrement, qu’un peu plus haut dans le même texte, Barthes, distinguant « désir » et « fantasme » intervertit rigoureusement le sens que je donne à ces deux vocables (« [… le] produit pornographique, qui joue des désirs, non des fantasmes. Car ce qui excite le fantasme, ce n’est pas seulement le sexe, c’est le sexe plus “l’âme”. […] ce qui est cherché dans l’autre, c’est quelque chose qu’on appellera, faute de mieux et au prix d’une grande ambiguïté, la personne. ») ; deuxièmement, que le contexte de ces lignes est celui de la drague homosexuelle (le texte dont sont extraites ces citations est la Préface à Tricks de Renaud Camus), ce qui pourrait en amoindrir, ou du moins en rendre discutable, leur pertinence par rapport au désir des femmes. Peu importe, je les laisse, tout en sachant qu’on peut toujours les contester.
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Donc, oui, mon désir est orienté par ce continuum disparate d’attitudes qui constituent la « personne » d’un être, et partant, cette singularité, cette inexemplarité qui se manifeste ainsi dans le grain même du réel. Et non orienté par un « type », qui tend toujours à l’archétype : si je puis désirer un femme qui ressemblerait à un modèle de Rubens ou à Adriana Lima, ce sera en raison de ce quid de la personne, non de sa conformité à un archétype.
Adriana Lima,
archétype inversé des femmes de Rubens
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Autre remarque intéressante, elle aussi, par son caractère endoxal (Barthes, toujours : « les fondements tout contingents de l’énoncé deviennent […] le Bon Sens, le Bon Droit, la Norme, l’Opinion courante, en un mot l’Endoxa […]. »*) : « est-ce que ce n’est pas plutôt de la tendresse qu’éprouveraient les peintres pour elles (pour leurs modèles) [il s’agit toujours de la Femme au bain et de la Madeleine à la veilleuse] ? Les corps ici ne sont pas vraiment “érotisés” […]. »
Ce qui apparaît ici comme « allant de soi », c’est que « la tendresse » relève d’un autre ordre que « l’érotisme ». Que l’érotisation d’un corps soit incompatible ave une certaine tendresse. On voit bien ici ce qui joue à plein : une lecture superficielle et simplificatrice de Bataille ou de Freud qui postulerait qu’il y aurait un vrai érotisme, franchement sexuel et alors nécessairement lié à du négatif, à de la violence, à de la pulsion de mort ; et d’autre part, quelque chose de plus gentillet, « la tendresse » qui ne serait que superficiellement sexuel, se tenant trop sagement à l’écart de ce versant noir du sexe.
Or, justement, ce que j’ai voulu montrer à travers ces réflexions sur deux tableaux, c’est : premièrement (à propos du Rembrandt), que la « tendresse », quand bien même ne renverrait-elle à rien de « négatif »
, relève bel et bien du désir physique, donc, en dernière instance, du « sexe » (on pourrait dire qu’elle en serait comme la dimension bienveillante, celle de l’agapè) ; deuxièmement (à propos du La Tour) que le désir, quand bien même aurait-il pour objet une chair promettant non des plaisirs raffinés mais une jouissance fort « terrestre » voire « terrienne », renvoie toujours, en définitive, à la mort puisque c’est de chair qu’il s’agit.
Bref, là encore, penser le désir, non selon des dichotomies tranchées (tendresse/érotisme), mais comme un continuum où, dans la complexité du réel, toutes les épiphanies, toutes les hypostases seraient possibles, dans cette circularité (jamais exclusive) entre éros, thanathos et agapè.
* Roland BARTHES, Le Bruissement de la langue. Essais critiques IV, © Editions du Seuil, 1984 ; Points Essais, 1993.
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Commentaires
Vous êtes éblouissant!... depuis que vous "êtes sorti de l'adolescence".
Oui, je sais, je suis encore trop brève dans mon commentaire.
Ecrit par : Ambre | 24.06.2009
Un rien vous éblouit, il me semble (à chacun son tour de jouer les modestes).
En effet, j’aurais bien aimé savoir ce qui vous avait ébloui là-dedans… (Je vous inviterais bien à me le dire par mail, mais compte tenu du sujet de cette note, j’aurais peur que cela soit mal interprété.)
Ecrit par : Improbable | 25.06.2009
Mais ce qui m'éblouit ce sont vos connaissances, votre écriture, votre manière de "disséquer" des textes, des toiles, mais aussi pour ce paragraphe magnifique :
"Depuis que je suis sorti de l’adolescence, j’ai le sentiment que mon désir a peu à peu cessé d’être orienté par des « types » pour ne plus se laisser guider que par l’éblouissement inespéré qui peut surgir dans n’importe quel corps féminin. Toute chair peut être le lieu de cette épiphanie : nubile ou vieillissante, lourde ou gracile, couleur d’albâtre ou de bronze. Conforme ou non à ce que les voix de l’époque nous désignent avec insistance comme digne d’être désiré."
Voilà, pas besoin de mail... Et puis, il n'y a aucune ambiguïté dans nos commentaires... vu mon grand âge!
Un grand merci pour les toiles de Cy Twombly. Dommage de ne pas les voir en grand format.
Je ne connais pas ses sculptures.
Ecrit par : Ambre | 25.06.2009
Comme je vous le disais : un rien vous éblouit. Mes connaissances ? Admettons ; disons que j’ai eu la chance de pouvoir, très tôt, beaucoup lire et beaucoup voyager – et d’avoir une bonne mémoire : pas de mérite, donc. Mon écriture ? Si vous saviez les critiques je peux me faire à ce sujet (trop lourd, trop de répétitions, manquant de simplicité, de clarté, parfois…) Ma manière de disséquer textes et toiles ? Cela ne relève peut-être après tout que d’une déformation professionnelle…
Quant au paragraphe que vous citez… Disons qu’à la relecture il me semble en effet plutôt réussi, encore qu’un peu trop alambiqué dans sa formulation.
Plus besoin de mail, en effet, maintenant que vous avez un peu précisé votre pensée. (Quand à l’ambiguïté, certes, il n’y en avait pas – ce n’était qu’un trait d’humour, rassurez-vous.)
Pour les toiles de Twombly, oui, je me suis rendu compte après coup qu’il aurait fallu que j’indique les liens vers les pages où l’on peut les trouver en grand format ; vous pouvez déjà en trouver quelques-une sur ce site, en cliquant « Twombly » dans la marge de gauche : http://www.artchive.com/ftp_site.htm.
Quant aux sculptures, elles sont en effet peu connues : il n’y en a pas eu de grande rétrospective en France, seulement à ma connaissance à Washington en 2001. J’aime beaucoup la démarche qui les anime, à la fois ironique et nostalgique, qui consiste à bricoler avec des matériaux typiquement modernes (du genre de ceux qu’on peut trouver dans un supermarché) des objets qui pourraient ressembler à des antiquités sumériennes, égyptiennes ou minoennes.
Ecrit par : Improbable | 25.06.2009
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