25.05.2009

La chair et la mort

Sur la Madeleine à la veilleuse de Georges de La Tour

 

Tension entre le crâne et la croix, d’une part, la chair vive de la pécheresse et les oripeaux de la galanterie de l’autre : le thème iconographique de la Madeleine pénitente n’est évidemment pas nouveau lorsque Georges de La Tour s’en empare, dans le deuxième quart du XVIIe siècle, pour au moins trois toiles, la plus célèbre étant cette Madeleine à la veilleuse qui se trouve au Musée du Louvre. La Tour, bien sûr, déploie ce thème en y ajoutant sa marque : le clair-obscur de l’éclairage à la bougie, une virtuosité discrète voire secrète dans un recoin de nature morte (le feuilleté de la tranche des livres, l’effet de loupe de l’huile dans la veilleuse), le fond brun et nu, et comme quelque chose de paysan dans les corps.

 

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Georges de LA TOUR

(Vic-sur-Seille, 1593-Lunéville, 1652)

Madeleine à la veilleuse

v. 1625-31

huile sur toile, 128 x 94 cm

Paris, Musée du Louvre

 

 

Oui, il y a là, comme dans toute Madeleine, en même temps qu’un memento mori, un appel au désir et à la chair ; et dans cette Madeleine-là, cette chair est une chair de paysanne : si l’épaule et le genou sont d’une rondeur qui semble appeler la main qui se refermera sur elle, la peau d’un beau lissé, d’un luisant qui appelle les lèvres et si le profil perdu ne manque pas d’une grâce sobre, les attaches (poignets et chevilles – chevilles surtout) sont épaisses, et (traces de maternités, déjà, chez cette jeune femme ?) les seins lourds et bas, le ventre renflé. Je la trouve désirable, pourtant, cette Madeleine, non pas malgré mais à cause de tout cela : il y a dans cette chair la promesse non de plaisirs raffinés (cette Madeleine-là n’est pas une grande courtisane, mais une fille légère de village), mais d’une jouissance qui vide et rassasie tout à la fois.

 

03.JPGJe crois que c’est à cela que René Char avait été sensible, lorsqu’il écrivit son poème Madeleine à la veilleuse, dans Fureur et Mystère. C’est bien à une femme désirée que le poète s’adresse, dans le battement du « je » et du « vous ». Et, qui plus est, une femme qui est non pénitente retirée au désert, mais toujours fille de joie : « Un jour discrétionnaire, d’autres pourtant moins avide que moi, retireront votre chemise de toile, occuperont votre alcôve. » Mais si Char voit et désire cette chair, il ne peut s’empêcher de détourner son regard : « … je ne regarderais pas sous votre main si jeune la forme dure, sans crépi de la mort. »

 

La formule est belle, pour désigner ce détail du tableau : la main posée sur le crâne. Mais trop rapide, aussi, ce regard qui s’en détourne – comme une dénégation. Et qui manque ainsi quelque chose d’essentiel. Car il y a dans ce détail du tableau quelque chose qui relève spécifiquement de l’art de La Tour : quelque chose qui, tout en relevant de l’apologétique chrétienne à l’œuvre dans le thème iconographique (car n’est-ce pas cette dimension-là que Char entend ainsi répudier ?), la dépasse pour s’adresser directement aux sens.

  

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Ce que je vois ici, ce que je ne peux m’empêcher de voir, c’est – bien sûr, « la forme dure, sans crépi de la mort » : l’éclat mat et nu du crâne, le contraste entre les saillies rudes de ses cavités et l’arrondi de sa forme, – mais c’est aussi, et surtout, l’étonnante similitude de matière et de forme entre ce crâne et ces genoux, entre ce que l’on voudrait toucher de cette chair et l’objet qui repousse : similitude portée comme à un paroxysme sans éclat par le reflet du clair-obscur. Ce que je vois ici, c’est la mort à l’œuvre dans toute chair, même la plus désirable, même celle qui promet la plus franche, la moins frelatée des jouissances. C’est ici la matière même, entre ce crâne et cette peau, qui, à l’homme de désir que je suis, dit le memento mori.

  

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Et cette vérité du corps, dite ici par cette touche rudement brossée et sans fioriture, rendrait presque sophistique ce fragment de nature morte chrétienne (la croix et la discipline, les deux Testaments, la veilleuse), trop raffiné, trop soigneux. Ce qui est ici irrécusable, c’est non la pénitence ou le salut, c’est que la mort est la vérité ultime du corps jouissant.

 

 

06.jpg* Fureur et Mystère, Gallimard, 1948 ; Poésie/Gallimard, 1967.

 

 

 

Commentaires

Très beau début sur Hautetfort. Bienvenue dans ce monde-là, votre style a de l'allure.

Bonne continuation, et, au plaisir de lire vos articles.


Valérie

Ecrit par : Valérie | 27.05.2009

Vous êtes trop aimable. Admettons que j’aie un style, et qu’il ait de l’allure : je souhaiterais parfois qu’il ait moins d’« allure » et plus de « profondeur » (ou si vous préférez, pour reprendre deux auteurs que vous citez sur votre blog : j’aimerais mieux écrire comme Maurice Blanchot que comme Philippe Sollers).

Ecrit par : Improbable | 13.06.2009

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